Iberdrola : autant en rapporte le vent

Pour construire le parc éolien en mer de la baie de Saint-Brieuc, l’Etat a fait appel à une filiale du géant espagnol de l’énergie Iberdrola, Ailes marines. Problème, cette multinationale, basée à Bilbao, a multiplié les scandales de corruption ou d’atteinte à l’environnement. Sans compter les origines un peu « brunes » de cette championne autoproclamée de l’énergie « verte »…

Malgré une opposition vive des pêcheurs et de différents élus locaux, la construction d’un parc éolien en mer a débuté en baie de Saint-Brieuc. C’est l’État qui porte ce projet qui devrait voir le jour en 2023, avec 62 éoliennes offshores de 200 mètres de haut. Le parc sera  capable de fournir de l’électricité à plus de 800.000 personnes. Il permettrait de voir passer les énergies renouvelables de 16 à 25 % du mixte énergétique breton. De quoi satisfaire les élus bretons qui entendent lutter contre le réchauffement climatique et semblent croire aux promesses d’emploi, parfois aussi fluctuantes que les flots de la Manche, sur le nombre d’emplois réels induits.

Le projet a été confié à Ailes Marines, une filiale du géant espagnol de l’énergie, Iberdrola. Plusieurs élus de la majorité régionale ou de l’opposition de gauche nous ont confié avoir rencontré les responsables d’Iberdrola et « avoir été rassurés ». Pourtant, l’entreprise traîne quelques casseroles, cachées par un greenwashing savamment mis en scène par ses communicants…

Une entreprise très Franco

Comme tous les géants de l’industrie énergétique, l’entreprise Iberdrola n’est pas née de nulle part. On peut même dire qu’elle a des origines assez sulfureuses. Elle est née en 1992 de la fusion d’Hidroélectrica Espagñola et d’Hidroélectrica Iberica, toutes deux très liées au passé industriel franquiste de l’Espagne. Une époque bénie pour le capitalisme ibérique : pas de syndicats, pas de médias indépendants et le recours parfois à des travailleurs forcés… Dans les années 1950 se développe ainsi une oligarchie qui profite d’une forte intervention d’un État totalitaire souhaitant industrialiser à marche forcée le pays. Voir cet article de La Marea, Franco SA.

Hidroélectrica Espagñola a ainsi été dirigée de 1941 à 1985 par José María de Oriol y Urquijo. Ce sympathique personnage a été l’un des chefs de la Phalange franquiste en Pays basque de 1937 à 1941, période durant laquelle il contribua activement au fichage et au repérage des opposants aux fascistes. Il a également été maire de Bilbao de 1939 à 1941. Grâce à ses relations avec Franco, l’entreprise prospère et devient l’une des cinq plus puissantes d’Espagne en 1960.

Iberdrola est également l’héritière des entreprises Saltos del Duero et d’Iberduero. Pour l’inauguration d’un barrage de la première, le 17 octobre 1964 à proximité de Salamanque, le Caudillo invite à la sauterie son homologue, le dictateur portugais Salazar… C’est à Iberduero que le régime franquiste confie la construction de la centrale nucléaire de Lemoiz, au Pays basque, dont les travaux débutent en 1972. Ils provoquent une gigantesque mobilisation populaire, avec des manifestations de plus de 50.000 personnes. En 1979, un policier abat par balle une jeune manifestante. Le 5 février 1981, l’ETA abat l’ingénieur en chef de la centrale. Ont suivi quatre autres exécutions, dont celle de son successeur. En 1984, le gouvernement espagnol suspend les travaux. Pendant 25 ans, les contribuables espagnols ont versés plusieurs dizaines de millions d’euros de compensations à Iberdrola pour cette centrale qui n’est jamais entrée en activité.

Pots-de-vin pas vraiment bio…

Les actuels dirigeants de l’entreprise ne sont évidemment pas responsables de cette Histoire, mais force est de constater qu’Iberdrola entretient toujours des relations avec l’ « Etat profond » espagnol. Les autres multinationales de l’énergie en font, bien entendu, de même avec leurs Etats d’origine.

Si donc Iberdrola a quelques petites histoires de familles un peu gênantes, (ce qui pourrait nous épargner les cris d’orfraie de l’extrême droite française, en général peu critique sur le régime franquiste), son histoire récente, dans les 20 dernières années, est assez éclairante en termes de corruption et de scandales divers… Nous n’infligerons pas au lecteur la liste complète des turpitudes du géant vert basque, mais certaines valent quand même le coup d’un éclairage.

Dans les années 2000, Iberdrola remporte ainsi l’appel d’offre de la Lettonie pour deux centrales à gaz. La magie des pays de l’Est… En 2010, cinq managers lettons sont arrêtés, accusés d’avoir reçu plus de 7 millions d’euros de pots-de-vin. En 2014, Iberdrola et sa filiale Iberinco sont condamnées à une amende de 1,6 million d’euros pour avoir influencé l’appel d’offre letton. Un scandale qui aura sans doute valu son poste à Ramón de Miguel, président d’Iberinco et ancien secrétaire des Affaires étrangères du gouvernement Aznar. L’Espagne était alors dirigée par le Parti populaire, la formation de droite qui a toujours eu une certaine pudeur vis-à-vis de son héritage franquiste. En 2015, suite à un constat de fraude en Albanie dans un contrat de centrale électrique pour lequel Iberdrola avait oublié d’informer la Banque mondiale de sa relation d’employeur avec un agent, la société a été exclue des accords de la Banque mondiale pendant au moins un an.

En 2016, Intermon Oxfam publie une étude sur les paradis fiscaux des entreprises espagnoles. Iberdrola est sur le podium avec plusieurs dizaines de filiales dans les paradis fiscaux.

En 2017, en Castille, des commissions par millions ont été versées pendant des années pour l’installation de parcs éoliens. 21 personnes sont accusées de prévarication, de « blanchiment d’argent, de criminalité fiscale et de trafic d’influence ». Parmi eux, quatre cadres d’Iberdrola. Leur entreprise a versé « sans logique commerciale » 47 millions d’euros à un ancien haut fonctionnaire.

Pas vraiment tiers-mondiste

Champion des énergies renouvelables, Iberdrola travaille malgré tout également sur le nucléaire, avec un projet en Grande-Bretagne et reste le plus gros producteur d’énergie nucléaire en Espagne. Par ailleurs, l’entreprise ne s’est pas toujours montrée empathique  envers les pays du tiers-monde et leurs difficultés financières…

En 2008, suite à la crise financière, le gouvernement du Guatemala prend des mesures pour aider ses citoyens à s’en sortir. L’année suivante, Iberdrola poursuit le gouvernement pour avoir « limité le prix de l’électricité » et réclame 672 millions de dollars. Le Guatemala remporte son arbitrage international, et Iberdrola est condamnée à rembourser 5,3 millions de dollars.

Idem au Mexique où un gouvernement progressiste dirige désormais le pays. Le 25 juin 2020, Andrés Manuel López Obrador (AMLO), qui tente d’inverser la réforme énergétique de 2013 estimant qu’elle cherchait à détruire les entreprises publiques en ouvrant la porte au secteur privé, fait savoir à Iberdrola que le Mexique n’est pas une terre de conquête : « Ça suffit, qu’on le comprenne bien, qu’on l’entende haut et loin, le Mexique n’est pas une terre de conquête, ils ne viendront pas nous piller, c’est fini, il faut prendre soin de l’héritage des Mexicains. »

Chaud les oiseaux

Il est toujours piquant de voir une multinationale vanter ses mérites en matière d’écologie et de préservation de l’environnement… Dans la réalité, c’est souvent plus difficile. Ainsi, en 2016, le gouvernement de la Castille-Mancha a condamné Iberdrola à une amende de 700.000 € pour l’électrocution d’aigles de Bonelli et de milans royaux. L’information a été relayée par la Ligue de protection des oiseaux (LPO), très active en Bretagne.

N’en jetez plus !

Comme dans toute bonne histoire, il nous manquait des barbouzes.  En 2020, Iberdrola a donc été impliquée dans le scandale de l’ancien commissaire Villarejo. Pendant des années, ce dernier s’est fait payer pour espionner, monter des campagnes de discrédit, menacer ou faire chanter des personnalités du monde politique, économique et judiciaire. Le parquet anticorruption espagnol a désigné Iberdrola et ses services juridiques comme responsables de l’embauche de JM. Villarejo. Plusieurs enquêtes ont été ouvertes en octobre 2019 « pour des délits de corruption et la divulgation de secrets d’entreprises, sur la base de preuves pénales résultant de l’analyse de documents papier et numériques en relation avec diverses missions de renseignement qu’Iberdrola aurait effectuées, entre 2004 et 2017 avec le réseau dirigé par le fonctionnaire actif à l’époque dans la police nationale, José Manuel Villarejo Pérez.

Les « services » rendus par la société de Villarejo auraient eu pour objectif, entre autres, « de sauvegarder les intérêts d’Iberdrola Renovables, qui en raison de problèmes et de litiges liés au développement de parcs éoliens roumains, pourraient subir des pertes substantielles, déjà estimées à 10-12 millions d’euros, susceptibles d’une croissance exponentielle avec prévision de pertes astronomiques ». Iberdrola a reconnu avoir eu recours à 17 reprises aux services de l’entreprise du commissaire Villarejo (Grupo Cenyt), entre 2004 et 2017, pour 1,1 million d’euros. Informations relayées par le quotidien La Croix.

Bien entendu, Ibderdrola s’est toujours défendue en rapportant la faute sur quelques individus isolés. Comme le souligne l’opposante au projet de parc éolien baie de Saint-Brieuc, Katherine Pujol, présidente de « Gardez les caps » :  » A chaque nouvelle inculpation, les dirigeants d’Iberdrola expliquent à la justice qu’il s’agissait d’incidents isolés impliquant des employés voyous – et que bien évidemment, ils ne peuvent pas contrôler tous leurs employés dans le monde, qu’ils ont licencié les responsables et coopéré avec les autorités. Le nombre de cas publics rapportés dans la presse permet néanmoins de se demander s’il ne s’agirait pas de mauvaises pratiques érigées en système. Manifestement, Iberdrola est récidiviste. »

En France, Iberdrola s’était, jusqu’à présent, surtout distinguée par des pratiques commerciales agressives et du démarchage abusif. Le parquet financier s’est récemment saisi sur les conditions d’attribution du marché du parc éolien en mer de la baie de Saint-Brieuc au profit d’Ailes marines…

Affaire(s) à suivre…

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2 réponses

  1. je ne comprends pas pourquoi on ne peut pas partager cet article sur facebook ou autres sites !

    • Erwan Chartier dit :

      C’est curieux. D’autres personnes ont pu le partager.
      Peut-être en faisant un copié-collé de l’adresse ?
      Merci pour votre intérêt.

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