Chronique de propos anti-bretons (n°4)

Faits et gestes de Louis le Pieux, d’Ermold le Noir (IXe siècle)

IVe Partie

Après avoir obtenu une réponse cinglante de Morvan de Bretagne, l’abbé Witchaire quitte la cour bretonne furieux et prend le chemin de la Francie. Après avoir prévenu son maître, le potentat de Paris, de la réplique du roi des Bretons, les Francs se préparent à la guerre. Louis Ier « Le Pieux » met en branle l’armée franque et réuni ses contingents, venant de l’ensemble de l’Empire d’Occident. La tempête gronde au large de l’Armorique.

« Là, Lambert [comte de Nantes], tu revois enfin ce roi après lequel tu soupirais de tous les vœux de ton cœur : tu le combles de présents magnifiques ; tu sollicites l’honneur de marcher contre les odieux Bretons, et tu pries César de daigner se reposer sur le secours de ton bras. […] César, poussé de nouveau par cette religieuse bonté qui lui est ordinaire, charge un envoyé d’aller en toute hâte remettre encore sous les yeux des Bretons les maux qui les menacent. […] « Que ce malheureux fasse ce que nos ordres lui ont prescrit, et se hâte de recevoir nos lois ; qu’il s’unisse aux adorateurs du Christ par les liens de la paix et de la foi, et abandonne pour l’amour du Seigneur les armes du démon. » […] Affermi dans ses funestes idées par les sollicitations de son orgueilleuse femme, il [Morvan] ne répond qu’en termes durs, et montre un cœur embrasé de haine. La guerre est ce qu’il désire, il y appelle tous les Bretons, dispose des embuscades, et prépare de perfides ruses. […] De toutes parts on se met en marche : les bois offrent à ces peuples divers mille routes écartées, et la terre se couvre de guerriers Francs. […] Nul marais ne peut offrir un asile aux Bretons ; nulle forêt n’a de retraite assez sûre pour les sauver. De toutes parts le Franc se gorge d’un riche butin. Comme César l’a recommandé, les églises sont respectées, mais tous les autres bâtiments sont livrés aux flammes dévorantes. Orgueilleux Breton, tu n’oses te présenter devant les Francs en rase campagne, et tu fuis le combat. […] Au moment de franchir les portes, il commande d’apporter, suivant l’usage, d’immenses coupes remplies de vin, en prend une, et l’avale d’un trait. […] Les larmes alors inondent ses joues, le chagrin oppresse son âme, et son esprit troublé se précipite dans mille projets opposés. Bientôt il s’élance, prompt comme l’éclair, sur les ennemis qu’il rencontre, les attaque par derrière, et plonge son épée dans leurs larges poitrines; il porte la fureur de ses armes tantôt sur un point, tantôt sur l’autre, et, fidèle à la manière de combattre de ses ancêtres, il fuit un instant pour revenir sur-le-champ. […] D’un autre côté, la renommée parcourt les forêts des Bretons, y répand la terreur, et crie d’une voix tonnante : « Une mort cruelle vous enlève votre roi. Hélas ! Malheureux citoyens, courez, hâtez-vous d’aller implorer les ordres de César, et tâchez que du moins la vie vous soit accordée. Notre Murman est tombé sous la lance d’un Franc, et a porté la peine de son aveugle confiance dans les conseils de sa femme. » Les Bretons sont alors contraints de venir solliciter eux-mêmes le joug du roi Franc, et avec eux comparaissent les fils de Murman et toute sa race. Le triomphant Louis reçoit sur-le-champ les serments des Bretons, leur dicte ses lois, leur accorde sa foi et leur rend ainsi la paix et le repos. Ce prince victorieux rend ensuite au Seigneur de profondes actions de grâces, réunit à sa couronne un royaume depuis tant d’années perdu pour l’Empire, ne laisse dans le pays qu’un petit nombre des siens, et, avec le secours de la bonté divine reprend, plein de joie le chemin de ses puissants États. » Ermold le Noir (790-838),

chroniqueur de l’empereur d’Occident Louis Ier  »le Pieux », dans ses Faits et gestes de Louis le Pieux, vers 8261.

Dans ce dernier extrait, qui clôture ce cycle de quatre chroniques dédiées au récit d’Ermold le Noir, on retrouve en condensé les banalités ordinaires sur les Bretons : osant résister aux Francs ils sont donc orgueilleux, voués au Démon, éthyliques, troublés et inconstants. Outre tout cela, auquel le lecteur commence à être habitué dans cette chronique, il faut s’arrêter sur une petite portion de phrase, à la fin de cet extrait. Ce fragment, qui en dit long sur la mentalité des élites franques et sur leur stratégie à long terme à l’encontre de la Bretagne, est d’une importance première. Il s’agit ici de la toute première utilisation du verbe ‘’réunir’’ pour parler de notre annexion au royaume voisin, terme très important dans la guerre psychologique des Francs contre les Bretons. En effet, Bretagne et France n’avaient jamais été unies, puis désunies et n’ont donc put être ré-unies. Dès lors, toute tentative d’annexion franque de notre pays se verra désignée comme une  »réunion », pour déguiser les révoltantes invasions d’un petit peuple libre (situation  »anormale ») en simple retour à sa condition de sujétion (situation  »normale »). Notons, au passage, qu’Ermold le Noir vend la mèche en désignant la Bretagne comme étant un royaume, et non une simple province franque ayant fait sécession. La vérité est parfois trop dure à cacher. Nous avons donc vu dans ces quatre première chroniques l’émergence d’un grand nombre de stéréotypes péjoratifs sur le peuple breton, directement ou indirectement par le biais de son penntiern (souverain), Morvan Lez-Breizh. Le dénigrement de la nation bretonne ne fait que commencer en ce IXe siècle et il va prendre de plus en plus d’ampleur dans les siècles suivants. D’autres chroniques suivront bientôt sur d’autres écrits irrévérencieux à notre égard. Restez à l’écoute.

Tanyel Denkyn

1 Ermold le Noir, Faits et gestes de Louis le Pieux, « Chant Troisième », In : François Guizot, Collection des Mémoires relatifs à l’Histoire de France, Tome IV, Paris, J.L.J. Brière Libraire, 1824, p. 66-70, p. 72, p. 74-75.

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1 réponse

  1. Jean-Luc Laquittant dit :

    J’aime beaucoup : Les attaque par derrière et plonge son épée dans leurs larges poitrines.

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