Chronique de propos anti-bretons n°1

Que pensent les autres des Bretons ? Vaste question… Tanyel Denkyn a compilé plusieurs centaines de citations du haut Moyen Âge à nos jours que nous vous proposerons régulièrement. Et ce n’est pas toujours tendre, loin de là… Débutons avec un certain Ernold Le Noir, ambassadeur de l’empereur Louis Le Pieux.

A la fin de l’Antiquité, aux IVe-Ve siècles, des clans bretons entiers quittèrent l’Île de Bretagne pour s’établir en Armorique. Au même moment, une peuplade germanique entrait dans l’Empire romain et allait bientôt se rendre maîtresse de toute la Gaule. Dès cette époque, les Francs n’ont cessé de vouloir assujettir les Bretons et leur ont déclaré la guerre à de maintes reprises, sans jamais pouvoir les vaincre définitivement avant la fin du Moyen Âge. Ne pouvant réduire et conquérir la Bretagne, les lettrés francs se sont toujours employés à calomnier le peuple breton et à répandre sur son compte nombre d’images dégradantes. Il leur fallait aussi présenter nos rois comme des vassaux de leur puissant voisin. Ainsi, par ce biais, ils feraient passer notre pays pour une province de leur royaume. Voyons, ce qui pouvait être entendu et raconté à la cour de l’empereur d’Occident Louis Ier “Le Pieux”, au début du IXe siècle. Nous sommes en 818, le comte Lambert de Nantes se voit convoqué à la cour impériale pour rendre compte de la situation et des relations avec les Bretons :

            « Parmi eux se distingue le noble Lambert issu de la race des Francs. Poussé par son zèle, il arrive en toute hâte de la province qu’il commande. C’est à lui qu’est confiée la garde de ces frontières qu’autrefois une nation ennemie, fendant la mer sur de frêles esquifs, envahit par la ruse. Ce peuple, venu des extrémités de l’univers, était les Brittons, que nous nommons Bretons en langue franque. Manquant de terres, battu par les vents et la tempête, il usurpe des champs, mais offre d’acquitter des tributs aux Gaulois, maîtres de cette contrée à l’époque où parut cette horde vomie par les flots ennemis. Les Bretons avaient reçu l’huile sainte du baptême ; c’en fut assez pour qu’on leur permît de s’étendre dans le pays, et de cultiver paisiblement les terres où ils s’étaient établis. Mais à peine ont-ils obtenu de jouir des douceurs du repos qu’ils allument d’horribles guerres, se disposent à remplir les campagnes de nouveaux soldats, présentent à leurs hôtes la lance meurtrière pour tout tribut, leur offrent le combat pour tout gage de reconnaissance, et les payent de leur bonté par une insultante hauteur. Le Franc renversait alors de ses armes triomphantes des royaumes dont la soumission lui paraissait entraîner une lutte plus pénible : aussi la conquête de cette contrée fut-elle ajournée pendant un si grand nombre d’années que les Bretons, se multipliant chaque jour davantage, couvrirent bientôt tout le pays : aussi encore enflés de trop d’orgueil, ils ne se contentèrent plus du sol où ils étaient venus mendier un asile, et portèrent la dévastation jusque sur les États des Francs. Malheureuse et aveugle nation ! Parce qu’elle est faite à de misérables combats, elle se flatte de vaincre le Franc impétueux ! César [Louis Ier “Le Pieux”] cependant, attentif à imiter les exemples de ses aïeux , interroge Lambert, l’invite à lui faire sur tout un exact rapport […] Lambert s’incline, embrasse les genoux de l’empereur, et répond en ces termes que lui dicte son cœur fidèle :  »Cette nation trompeuse et superbe s’est montrée jusqu’ici rebelle et sans bonté. Dans sa perfidie, le Breton ne conserve du chrétien que le nom ; les œuvres, le culte, la foi, il n’en est point chez lui ; les orphelins, les veuves, les églises n’ont rien à attendre de sa charité. Chez ce peuple, le frère et la sœur vivent dans une infâme union ; le frère enlève la femme de son frère ; tous s’abandonnent à l’inceste, et nul ne recule devant aucun crime. Ils habitent les bois, n’ont d’autres retraites que les cavernes, et mettent leur bonheur à vivre de rapine comme les bêtes féroces. La justice n’est parmi eux l’objet d’aucun culte, et ils ont repoussé loin d’eux toute idée de juste et d’injuste. Murman [Morvan] est leur roi, si cependant on peut appeler roi celui dont la volonté ne décide de rien. Souvent ils ont osé se montrer jusque sur nos frontières, mais ils n’ont jamais regagné les leurs sans être punis de cette témérité. »

Ainsi parle Lambert. […] L’empereur alors appelle Witchaire, homme probe, habile et d’une sagesse éprouvée, que le hasard avait amené à l’assemblée. « Cours, Witchaire, dit Louis, porte au tyran de ce peuple nos ordres souverains ; répète les lui dans les termes où nous allons te les dire et confier ; dis lui bien que l’effet suivra de près la menace. Lui et les siens cultivent dans notre Empire de vastes terres où la mer les a jetés comme de misérables exilés condamnés à une vie errante. Cependant il nous refuse un juste tribut, veut en venir à des combats, insulte les Francs, et porte contre eux ses armes. […] Mais depuis trop longtemps déjà cet esprit perfide balance à remplir son devoir, et, pour comble de tort, le voilà qui prend les armes, et nous suscite des guerres criminelles. » […] » Ermold le Noir (790-838), chroniqueur de l’empereur d’Occident Louis Ier “le Pieux”, début du IXe siècle, dans ses Faits et gestes de Louis le Pieux[1].

            Le mépris des Francs envers le peuple breton est aussi vieux que la France elle-même. Et même s’il s’agit bien sûr d’une chronique et que ces paroles sont sans doute un peu romancées, il est indéniable que ce ne devait pas être langage étranger à la cour de Francie. La véhémence des propos de ces Francs est d’autant plus forte qu’à cette époque les Bretons se soulevaient régulièrement contre le joug imposé par Karl Ier “Le Magne” (768-814) et son fils Louis Ier “Le Pieux” (814-840). Le peuple breton fut accusé de termes comme « ‘insolence », « perfidie », « orgueil » et « hauteur » pour « oser » ne pas reconnaître sa soumission à l’État voisin. Pour justifier une nouvelle campagne militaire, ce passage de la chronique d’Ermold le Noir reprend et accentue la désinformation (ou les mensonges volontaires ?) d’auteurs francs du début du Moyen Âge, comme Grégoire de Tours, qui soutenaient la thèse de la suzeraineté franque sur la Bretagne. Pour ce faire, il est martelé dans cet extrait que les Bretons ne sont pas chez eux en Bretagne, mais qu’après avoir « usurpé des champs » il leur a été seulement permis d’occuper une terre du dominion franc, moyennant le paiement régulier d’un tribut, autre mot pour « racket ». Il est bien entendu que les Bretons n’usurpèrent quoi que ce soit, mais s’installèrent pacifiquement et fonctionnèrent en bonne intelligence avec les Armoricains, jusqu’à fusionner avec eux en l’espace d’un siècle ou deux. Tout cela donna naissance pour de bon à la légende prétendant que la Bretagne serait une province du royaume des Francs depuis l’origine. Pour justifier la soumission brutale d’une autre nation, rien de tel que de la faire passer pour barbare, effrontée et cruelle. En effet, c’est également dans ce passage que l’on trouve l’origine d’une grande partie des insultes et des clichés sur les Bretons. Nous y sommes taxés d’incestueux, d’immoraux et, surtout, la comparaison est faite entre les Bretons et les « bêtes féroces ». Cette comparaison animalière, se mêlant à l’accusation de barbarie, va alimenter l’imaginaire et les clichés sur les Bretons, que les Francs vont répéter et réarranger selon les époques et ce, jusqu’à nos jours.

            A suivre…

Tanyel Denkyn


[1]Ermold le Noir, Faits et gestes de Louis le Pieux, « Chant Troisième », In : François Guizot, Collection des Mémoires relatifs à l’Histoire de France, Tome IV, Paris, J.L.J. Brière Libraire, 1824, p. 54-57.

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