Jean-Michel Le Boulanger : « les relations avec l’Etat central ont été pénibles »

Après deux mandats en charge de la culture au conseil régional de Bretagne, Jean-Michel Le Boulanger raccroche et quitte l’arène politique régionale. Universitaire, auteur de nombreux ouvrages, ancien président des Fêtes maritimes de Douarnenez – le port d’attache de ce Guingampais d’origine –, cet orateur adroit a repris sa liberté de parole. Entretien à bâtons rompus avec l’auteur d’être breton. 

Justement, comment être un élu breton ?

Je le rappelle à chaque fois, cela s’est fait dans des conditions spéciales. Je n’étais pas candidat. C’est Jean-Yves Le Drian qui est venu me chercher en 2010. Je suis arrivé dans un milieu politique qui n’était pas le mien pour prendre en charge la vice-présidence à la culture. J’avais dit que je ferais deux mandats. C’est fait. Je ne me représente pas.

Si vous deviez retenir une ou deux choses de cette expérience, ce serait quoi ?

En prenant mes fonctions, j’étais déjà imprégné de Bretagne. J’y circulais, notamment en tant que président du collège culture de Produit en Bretagne ou en tant que président de festival. J’avais donc l’impression de la connaître. J’étais loin du compte. J’ai découvert la somme extraordinaire des gens qui sont passionnés par la Bretagne. Pendant 11 ans, j’ai multiplié les rendez-vous, les visites, les interventions, tant dans les milieux ruraux qu’urbains. J’ai eu l’immense plaisir de voir une dynamique portée, notamment par les associations et la jeunesse. J’en ressors conforté pour l’avenir de ce pays. Bien entendu, c’est différent avant, mais c’est le cas à chaque génération !

J’ai mille exemples pour parler de cette passion amoureuse de la Bretagne. Je citerais, par exemple, le collectif La Fourmi-e, qui organise des expositions dans des fermes en centre Bretagne, ou l’arrivée du chef gallois Grant Llewellyn, à la tête de l’Orchestre national de Bretagne.

Partout, j’ai ressenti une chose : la Bretagne n’est pas finie, et les jeunes la portent avec passion.

Quels grands dossiers vous ont marqué ?

J’en retiendrais deux, l’un positif, l’autre moins.

À partir de 2011, nous avons coconstrtuit avec les acteurs une politique publique pour le développement du cinéma et des musiques populaires. Il y avait les professionnels et les bénévoles, ce qui est important. Je pense qu’il est important de souligner que les intelligences collectives se nourrissent des expériences de terrain et que les politiques doivent accepter d’ouvrir la porte et d’entendre. On ne peut pas réfléchir en vase clos dans les conseils régionaux. La démocratie délibérative, c’est ma méthode. J’ai voulu construire nos politiques avec les acteurs des différentes filières.

Ce qui, en revanche, a été pénible, ce sont les relations avec l’État central. Je ne parle pas des Drac avec qui nous avons très bien travaillé en région, mais avec le ministère. J’ai découvert ce regard vertical et condescendant vis-à-vis des politiques régionales. Nous avons travaillé pour obtenir une délégation de compétences pour les politiques du livre et du cinéma. Je rappelle que nous sommes la seule région qui les a obtenues. Or, pendant trois ans, j’ai eu l’impression qu’on menaçait la République juste parce qu’on demandait une délégation sur le livre et le cinéma ! C’est gravissime.

Vous vous attendiez quand même un peu à ce mépris de l’État ?

C’était affligeant. Cela m’a profondément impressionné. Depuis, avec la crise sanitaire et dans d’autres domaines, on voit ce qu’il s’est passé. Je ne comprends pas pourquoi on ne fait pas confiance aux élus. À Paris, il y a toujours une suspicion envers les régions. On a vu durant la crise qu’il n’écoutait pas le terrain, comme pour l’interdiction de venir sur les plages pendant le confinement. Sans parler des ratés. Ma profonde conviction reste qu’une forte régionalisation serait au contraire un renforcement de l’action publique à l’échelle nationale.

J’ai compris que pour eux, nous étions des ploucs aimables. Aimables parce que bon, ils vont quand même passer leurs vacances dans le golfe du Morbihan… Mais des ploucs quand même, qui ne seraient pas capables de construire des politiques sérieuses, dans l’ombre du ministère créé par Malraux. Pour eux, rien de sérieux ne peut sortir d’autre part que de Paris.

Cela semble vous avoir marqué ?

Il m’est revenu cette phrase d’Yves Le Gallo, universitaire brestois et républicain intransigeant : « Le rigorisme parisien est l’élément déterminant de la construction de l’autonomisme breton. » Il avait raison. Je l’ai ressenti. Je suis plus fédéraliste aujourd’hui qu’au début de mon mandat, et je le dois aux rigoristes parisiens.

C’est perturbant parce que vous avez affaire à des gens intelligents et cultivés, mais quand la directrice de cabinet du ministre de la Culture nous dit, à Pierrick Massiot (alors président de la région Bretagne) et à moi-même que nous « menacions la République » parce qu’on demandait une délégation sur le livre et le cinéma, on est quand même tombés de l’armoire ! C’étaient peanuts pourtant au niveau demande ! Ces gens ne savent qu’appliquer des politiques uniformisées !

Existe-t-il une « vie régionale » ?

Bien sûr et le fait régional est un moteur de développement. Ce n’est pas qu’une question d’identité et d’appartenance, mais une société à part entière avec un esprit humaniste. Je revendique d’être Breton, ce qui ne m’empêche pas d’être un citoyen français et européen. Et un être humain. Et je suis de Douarnenez et de Guingamp, plutôt que de Guissény ou de Fougères, mais c’est mon histoire ! On a une identité multiple, c’est vécu tranquillement par une grande majorité de Bretons.

C’est évidemment différent dans les « grandes régions ». Je n’étais pas en accord avec ce découpage quand il a eu lieu parce que les réalités sont différentes en Bretagne, en Vendée ou en Alsace. Ce n’est pas la taille qui importe ! On ne décrète pas les territoires sur des cartes de papier. Ce sont des espaces de vie qui s’écoutent et se respectent. Quand on se sent de quelque part pour contribuer au développement, c’est important.

La réforme des régions en 2014 a donc été une occasion manquée ?

Oui, clairement. C’est l’archétype des dérives de nos démocraties et de la prééminence des analyses sur le papier par rapport aux réalités que vivent les gens. On découpe sur une carte et sans prendre en compte ce que souhaitent les habitants des territoires. On construit des abstractions. Or, une collectivité peut être vécue de manière très concrète. Cette réforme a été la victoire des cartes et des raisonnements sur tableur Excel. On continue de ne pas tenir compte des différences des territoires et de l’épaisseur démocratique qui en découle.

Aujourd’hui, je pense d’ailleurs que le président Macron a une intelligence exceptionnelle du papier, qu’il est capable d’engloutir des synthèses sur différents sujets, mais il fait abstraction de la vie des gens. Or, les territoires, ce sont des gens qui vivent dedans.

Dans la réforme de 2014, on est partis d’un raisonnement faux et qui ne résiste pas à l’analyse, à savoir qu’il fallait des régions de taille européenne. Pourtant, on voit qu’en Allemagne, il existe des länder de tailles très diverses : la Bavière, qui a été un État, est très grande, alors que Brême est une ville-région…

Ce n’est une question de taille, mais aussi d’appartenance et de pouvoirs conférés. On a fait cette réforme sans écouter les sentiments d’appartenance. On n’a pas pris en compte l’élément le plus important pour les régions, c’est-à-dire leur statut et leurs marges de manœuvre.

En 2014 est revenu la question de la réunification de la Loire-Atlantique à la Bretagne. Vous y avez été toujours favorable ?

On n’a pas été écoutés, et on continue de ne pas être écoutés. On en est même arrivés à passer sous silence quelque chose de majeur : 105.000 personnes ont signé une pétition pour réclamer un référendum sur cette question dans un département qui en compte un million. C’est considérable. En nombre de signatures dans un seul département, c’est un record. À l’échelle de l’Hexagone, cela représenterait près de dix millions de signataires.

On nous dit que la réunification est un sujet qui n’intéresse pas grand monde, mais un nombre record de personnes a signé une pétition pour pouvoir se positionner sur la question. C’est quand même paradoxal, non !

Dans la réalité, ce ne sont pas aux élites parisiennes de nous dire ce qui est important. On a eu un peu la même chose avec les Gilets jaunes. Les derniers de cordée n’étaient pas intéressants… On a vu ce que cela a donné. Il faut se méfier du mépris de la verticalité. Les gens, à force d’avoir du ressentiment, peuvent trouver des armes pour déstabiliser le système. Dans nos sociétés très clivées, c’est toujours dangereux.

Donc, pour la Loire-Atlantique, on n’a pas écouté les gens. J’espère qu’on les écoutera et qu’on osera un référendum. Il ne faut pas croire que le silence réglera le problème. Il sera toujours là parce qu’il y a des habitants de Loire-Atlantique qui souhaitent être bretons. Certaines peuvent trouver cela bête, mais cela se respecte !

Au conseil régional, vous vous êtes souvent affronté au Rassemblement national ?

J’étais en charge des politiques culturelles et de la création artistique dans tous ses domaines. Le RN a une vielle hérédité d’extrême droite et un léger problème avec la liberté de création. Dès que cela ne leur plaît pas, ils veulent censurer. Dans toutes les commissions permanentes, je me suis donc retrouvé en opposition frontale avec eux.

Pour eux, la culture, c’est avant tout le patrimoine et les vieilles pierres. C’est un discours qui ne tient pas la route ! Car le patrimoine d’aujourd’hui est la rupture d’hier. Le gothique, c’est une rupture avec le roman. Gauguin à ces débuts a été refusé parce que trop « artiste contemporain »…

J’ai donc eu une cinquantaine de débats avec eux, tournant essentiellement autour du simple principe de liberté de création qui ne leur convient que si cela est conforme à leurs idées. « Ça ne nous plaît pas ! » était leur seul leitmotiv.

Dans ce que l’on a financé, ce n’était pas toujours à mon goût, mais qu’importe, l’important c’est de favoriser la diversité culturelle.

La culture, ce sont aussi les langues de Bretagne. Que retenez-vous de vos mandats sur cette question ?

Je pense que la reconnaissance du gallo a été l’un des avancées de ces mandats. Jusqu’alors, il y avait moins de reconnaissance. Or, je prône toujours une égalité de toutes les formes de culture et le gallo, c’est aussi une langue populaire.

Concernant les langues régionales, j’ai observé les débats autour de la loi Molac. On ne mesure pas toujours les crispations toujours à l’œuvre autour de ce sujet. Il n’est qu’à écouter les déclarations de la France insoumise sur la question ! Mais comment peut-on encore dire des choses pareilles ? La langue française est d’abord menacée par l’anglais, vraiment pas par les Bretons qui parlent aussi très bien le français. En quoi le bilinguisme menacerait la langue française ? C’est au contraire une richesse qui permet ensuite d’être trilingue, quadrilingue… Mon petit-fils de quatre ans vit à Barcelone, et il vit déjà dans trois langues (français, castillan, catalan). C’est fascinant. Quelle chance pour lui, quelle richesse dans un monde de plus en plus globalisé. La question des langues régionales nous a renvoyés dans la réalité du régime très centralisé qu’est la France, ce qui explique combien la question peut apparaître sensible à Paris….

Intellectuellement, comment peut-on interdire à un petit garçon, Fañch, de porter son « n » tildé, alors que l’un des ministres du gouvernement s’appelle Nuñez. Je reste impressionné, sidéré par cette bureaucratie.

Autre dossier, vous avez été titillé sur la question de la liberté de la presse, lors de « l’affaire Inès Léraud » en 2020. Qu’en retenez-vous ?

Je salue l’émergence de nouveaux médias comme Le Penn-Bazh. Sur le fond, je fais mien les combats de ceux qui alertent sur des problèmes. Notre société a besoin de lanceurs d’alerte, comme l’a été Irène Frachon pour le Médiator.

À l’inverse, il ne faut pas, à mes yeux, entrer dans des postures victimaires. Je lis beaucoup le philosophe Bruno Latour qui emploie le terme « ravauder », un vieux mot de la langue française qui implique qu’on puisse construire une société, non sur le ressentiment et le clivage, mais sur la capacité à déterminer ses évolutions en se concertant le plus possible. Je ne suis pas naïf, en Bretagne, il y a des gens qui sont dans des logiques ultralibérales avec les excès sociaux, économiques ou humains que cela entraîne. Le Poher ne s’est pas, par exemple, empêché de parler des cancers professionnels chez Triskalia.

Il faut s’affronter aux problèmes, mais la solution doit dépasser l’affrontement. Il faut un moment de « ravaudage » pour développer un projet qui dépasse les antagonismes. Il est nécessaire qu’il y ait des personnes et des médias qui dénoncent. Oui, mais il ne faut pas s’en contenter et discuter et faire confiance à l’intelligence collective.

Après une dizaine d’années bien remplies, vous devez avoir quelques projets ?

Bien entendu. C’était le contrat avec Jean-Yves Le Drian, à savoir de faire deux mandats et de reprendre ma vie. Je n’allais pas m’engager dans une carrière politique. J’ai envie de revenir au monde associatif et culturel et de participer. Et puis, ma priorité, c’est un projet éditorial, à savoir écrire quelques bouquins dont je rêve…

Un dernier mot sur les élections à venir. Vous soutenez Loïg Chesnais-Girard assez ouvertement ?

Oui. Sincèrement. Je me demande qui, à part lui, fédère les forces de gauche modérées ? Moi, cela me va. C’est un courant qui est le mien depuis toujours.

J’ai vu les choses de l’intérieur. On peut avoir de l’ambition, mais cela ne suffit pas. Il faut quand même avoir certaines qualités. Loïg Chesnais-Girard les a, notamment l’essentielle : il est calme dans la tempête. On n’a connu des crises, j’ai constaté qu’il était capable de rester serein, particulièrement dans les arbitrages qu’il faut donner.  Il est calme, et il sait ne se pas faire emporter par son propre bateau. C’est important pour la Bretagne.

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